Mobilisation étudiante contre TestWe, l’entreprise qui veut technopoliser l’Université

alouette
, 02/12/2022 | Source : La Quadrature du Net

La Quadrature appelle à soutenir la lutte d’un collectif d’étudiant·es de l’Université Paris 8 contre TestWe, la start-up qui veut technopoliser l’Université. Cette télésurveillance d’examens à distance est déshumanisante, discriminatoire et intrusive, en plus d’être très clairement illégale. À l’appel de ces étudiant⋅es, nous vous donnons rendez-vous le 6 décembre à 14h pour montrer devant le tribunal administratif de Montreuil une opposition massive. La Quadrature est intervenue devant le tribunal administratif pour soutenir cette lutte (lire notre intervention ici).

Si vous êtes aussi victime de telles technologies de surveillance par votre établissement d’enseignement, n’hésitez pas à nous envoyer un mail à contact@technopolice.fr pour nous faire part de votre témoignage.

Il y a deux ans, lors du premier confinement, nous alertions déjà sur la gestion autoritaire des examens à distance par les établissements d’enseignement supérieur.

TestWe, un système discriminatoire, intrusif et déshumanisant

Il est question ici de télésurveillance, c’est-à-dire que les élèves passent leur examens à distance, au même moment, et sous surveillance numérique et automatisée de l’établissement. L’une des entreprises les plus en vue dans ce domaine est TestWe, une start-up française qui étend les outils de surveillance algorithmique déjà déployés dans de nombreuses villes en France à la surveillance des examens.

Initialement, leur logiciel consistait à dématérialiser les épreuves : celles-ci se passaient dans un amphi mais les étudiant·es composaient sur leur ordinateur, fini l’examen papier. Depuis 2019, l’entreprise est passée de la dématérialisation à la surveillance à distance des étudiant.es

TestWe offre une multitude d’outils pour perfectionner cette surveillance : un système de reconnaissance faciale, c’est à dire de photographie de l’étudiant avec sa carte d’identité ou étudiant·e ou d’identité par webcam « pour vérifier que la bonne personne est en face de l’écran ». En complément, une surveillance à 360° de l’environnement de l’élève. Son PDG, Benoît Sillard, se vante ainsi de mettre « en place actuellement un système à double caméras, celle de l’ordinateur qui filme par l’avant, et celle de votre smartphone qui filme l’ensemble de la pièce, pour vérifier qu’il n’y a pas un deuxième ordinateur ou quelqu’un en train de vous souffler ». Les élèves utilisant TestWe se voient par ailleurs obligé·es de céder les droits administrateurs de leur ordinateur au logiciel, de désactiver leur pare-feu, antivirus, VPN. Évidemment, cela nécessite d’être équipé·e avec un ordinateur personnel récent, d’avoir une bonne connexion Internet mais l’exigence va au-delà : disposer d’une pièce (« pas trop éclairée ni trop sombre ») sans bruit et sans autre personne présente, pas même un enfant en bas âge ou un animal de compagnie, par exemple.

Après l’identification, TestWe veut vérifier que les étudiant·es ne puissent pas tricher. Dans sa version classique, les élèves sont photographiés toutes les trois secondes, les images analysées et tout comportement suspect fait l’objet d’un signalement à la plateforme. Avec la version avancée « ProctorWe », les candidat⋅e⋅s doivent aussi filmer la pièce, parfois avec une seconde caméra (et donc être équipé·es d’un smartphone en état de fonctionnement).

Iels ont aussi l’obligation de filmer leur cou ainsi que leurs oreilles, afin de vérifier l’absence d’oreillettes. Cette chasse à la triche n’a pas de limite. Les personnes avec les cheveux longs se voient demander de « dégager leurs oreilles », les personnes qui portent un voile se verraient accuser de fraude, et on ne sait pas ce qu’il est prévu pour les personnes malentendantes… Après identification, l’étudiant⋅e doit respecter une liste aberrante d’interdictions, définissant les comportements suspects et les d’objets qui ne doivent pas être présents dans la pièce.

Et la liste continue : obligation de fixer l’écran, interdiction de manger, d’aller aux toilettes, interdiction de tout bruit « suspect », non prise en compte des handicaps (qui n’ont pas été systématiquement signalés en vue d’un aménagement des conditions d’examen, puisque les étudiants pensaient déjà connaître les modalités auxquelles iels sont déjà habituées)…

C’est donc un véritable matraquage d’interdits bafouant la dignité auxquels devraient faire face les étudiant·es, qui déroge aux conditions d’examen en présentiel (il est quand même toujours possible d’avoir les cheveux détachés, de manger, d’aller aux toilettes, de porter un col roulé lors d’un examen en salle), en plus d’acter une rupture d’égalité entre les élèves (tout le monde ne peut pas posséder le matériel informatique dernier cri, occuper une pièce pendant plusieurs heures sans interruptions possibles). Et à tout cela, s’ajoute évidemment la violation de la vie privée des étudiants et des étudiantes, qu’il s’agisse de leur lieu de vie ou de leur matériel informatique.

Des dispositifs très clairement illégaux

Cette surveillance, constante, intrusive, mêlée de biométrie, et attentatoire aux déplacements ainsi qu’à la vie privée des élèves ne peut en aucun cas remplir les critères de proportionnalité exigés dans le règlement général sur la protection des données ou son application française, la loi Informatique et Libertés.

C’était d’ailleurs en partie le message de la CNIL qui, en pleine période Covid, avait notamment réagi à l’utilisation de TestWe en publiant un premier communiqué rappelant les règles à respecter en matière de vie privée et de surveillance d’examens à distance. Comme souvent, la CNIL semble s’être pour l’instant limitée à une communication sur le sujet et n’a pas, à notre connaissance, sanctionné les entreprises qui continuent à surveiller.
Cependant, dans ce document de 2020, la CNIL semblait condamner l’utilisation de TestWe en soulignant notamment que « n’apparaissent a priori pas proportionnés au regard de la finalité poursuivie :

  • les dispositifs de surveillance permettant de prendre le contrôle à distance de l’ordinateur personnel de l’étudiant (notamment pour vérifier l’accès aux courriels ou aux réseaux sociaux) ;
  • les dispositifs de surveillance reposant sur des traitements biométriques (exemple : reconnaissance faciale via une webcam). »

Or, si un système n’est pas proportionné, il devient purement illégal, et c’est clairement le cas ici.
Cependant, la CNIL semble aujourd’hui assouplir sa position. Elle vient ainsi, au moment de la publication de cet article, de publier un projet de recommandation sujet à consultation. Ce projet de recommandation promeut une interprétation très permissive du droit à la vie privée en donnant aux entreprises, et particulièrement à TestWe, le bon chemin pour mettre en place son système de surveillance hyper-intrusif (quelle base légale utiliser, comment justifier la reconnaissance faciale…).
Elle va jusqu’à déclarer quels traitements seraient, a priori et de facto, proportionnés.

Malgré l’illégalité de ces pratiques, TestWe continue pourtant, comme une grande partie des entreprises de la surveillance, à se faire de l’argent sur le dos des étudiant·es et de l’Université en contradiction frontale avec les plus élémentaires dispositions du droit à la vie privée et aux données personnelles.

TestWe, profiteur de crise sanitaire

Autre constat, surveiller les étudiant⋅es cela rapporte, et beaucoup. Si l’on s’en tient au chiffre d’affaires déclaré, TestWe aura plus que triplé son chiffre d’affaires entre 2019 et 2020, année du premier confinement, passant de 285.000 euros en 2019 à plus de 928.000 euros en 2020.

Non seulement cela rapporte en terme de chiffre d’affaires, mais cela aide aussi en terme d’investissement. TestWe ne s’est bien évidemment pas lancée toute seule. En juillet 2017, c’est la Banque Publique d’Investissement qui, avec d’autres acteurs financiers, a décidé d’investir dans la start-up en leur donnant 1,3 million d’euros pour lancer leur business sécuritaire. L’accroche ? Le gain de coût à organiser des examens en ligne, avec des robots, et non en salle avec des humain·es : « Avec la digitalisation, on peut diviser par 5 le nombre de personnes affectées à cette tâche ».

Et le succès ne faiblit malheureusement pas : si on en croit la page Linkedin de l’entreprise, ce sont plusieurs dizaines d »universités et d’écoles en majorité privées qui se mettent à utiliser ce système de surveillance biométrique.

Après quelques recherches cependant, il semblerait qu’une bonne partie des établissements du supérieur présents sur le site internet de TestWe n’utilise pas la télésurveillance de l’entreprise mais ont été des clients de la dématérialisation des examens. Seule trace, c’est l’UCLouvain, qui aurait fait l’expérience de la télésurveillance de TestWe lors d’un examen blanc et qui ne l’a pas retenu, évoquant même un « fiasco ».

De la surveillance au greenwashing

Le greenwashing est à la mode et les entreprises de la Technopolice prennent le train en marche ! En plus d’être discriminatoire, intrusif et déshumanisant, le contrôle imposé par TestWe rendrait « obsolète l’examen en salle dans la majorité des cas […] Les candidats sont de plus en plus réticents au stress et sensibles aux problèmes de transport et d’écologie. ». Mais derrière ce discours, les arguments ne tiennent pas : les questions écologiques seraient incompatibles avec le respect des droits fondamentaux et de la dignité humaine. Il est tout de même aberrant de justifier la surveillance par un argument pseudo-vert, quand on sait les coûts incommensurables que représente le numérique dans la pollution des terres à l’autre bout du monde pour produire les objets technologiques, la quantité d’électricité requise dont la part consacrée au numérique est sans cesse en augmentation et, on imagine, tout ce qu’il est nécessaire pour rendre possible des solutions comme TestWe, les quantités de données, d’heures de vidéos conservées afin de surveiller en direct toutes les étudiant·e⋅s.

La lutte des étudiant⋅es contre l’enseignement technopolisé

C’est désormais à l’Institut d’études à distance de Paris 8 d’imposer ces logiciels invasifs, discriminatoires et illégaux et ce, sans aucun dialogue ni possibilité d’opposition de la part des personnes concernées. En effet, fin octobre, la direction de Paris 8 a annoncé aux étudiant·es à distance qu’iels devraient passer leurs examens de janvier sur TestWe sans donner aucune précision sur les modalités de mise en place de cette plateforme. En réaction, un collectif d’étudiant·es s’est rassemblé, a effectué un important travail de documentation du logiciel, de communication auprès des étudiant.e.s et a même lancé une action en justice. Ainsi, après avoir contacté la CNIL, saisit le Défenseur des droits, signé collectivement une lettre d’inquiétude à la direction, le collectif s’est cotisé pour faire appel à un avocat et a décidé de médiatiser l’affaire. Le Tribunal administratif de Montreuil a été saisi en référé pour faire suspendre les décisions de l’IED et enjoindre l’Université à revenir aux conditions initiales d’examen. Une requête au fond a également été déposée pour obtenir une décision plus pérenne.

La Quadrature a déposé une intervention volontaire dans ces recours et nous leur témoignons tout notre soutien ! Vous trouverez nos écritures .

Nous relayons des extraits de leur communiqué, expliquant la démarche des étudiants et étudiantes de l’IED. Vous pouvez en trouver la version complète ici.

La menace n’est même pas masquée : si TestWe n’est pas retenu, les examens se feront en présentiel et basculeront d’un système semestriel à un système annuel, privant par là-même les L3 de Droit et de Psychologie de candidature en Master. Ils perdraient donc une année. L’objectif de cette communication était bien évidemment de diviser les étudiants contre ceux qui ont exercé leurs droits, tout en évitant à la direction de remettre en question son fonctionnement illégal et liberticide.
L’objectif de l’action juridique est donc de suspendre les décisions illégales de l’IED et de leur faire injonction de revenir à ce qui était prévu en début d’année, à savoir : la passation des examens 2022-2023 à distance et sur la plateforme Moodle.
Il va également de soi que ces nouvelles conditions matérielles de passation des examens représentent une rupture d’égalité de traitement entre les étudiants, tout le monde ne pouvant pas se procurer le matériel à la dernière minute, ni contrôler la stabilité du réseau internet dont il dispose.
Les modalités d’usage imposées par TestWe constituent une véritable atteinte à la vie privée puisque les étudiants vont devoir se plier à une quarantaine d’interdits ou d’obligations liberticides à implémenter chez eux. Elles représentent également une atteinte à la protection des données, sachant que chacun devra désactiver tout pare-feu et anti-virus, laissant ainsi ses données exposées pendant que TestWe exploite les droits administrateurs. Enfin, elles ne ne se font pas dans le cadre d’un consentement libre : les CGU restent inaccessibles tant que le logiciel n’est pas installé. Les droits fondamentaux des individus sont également en jeu. Les personnes de confessions juives ou musulmanes sont impactées par l’obligation de garder tête, oreilles et cou découverts. Par ailleurs, le fait d’être pris en photo toutes les trois secondes porte directement atteinte au droit de l’image. Enfin, plusieurs interdictions totalement disproportionnées (comme, par exemple, manger, aller aux toilettes ou détourner les yeux de l’ordinateur) ne respectent pas la dignité humaine.
Certains étudiants se retrouvent dans des conditions particulièrement difficiles. Nous sommes notamment sensibles aux difficultés des étudiants en situation de handicap, ainsi qu’à tous les étudiants, largement majoritaires, pour qui l’IED représente leur unique chance de faire ces études.


Ces tentatives de nous imposer une télésurveillance liberticide, non respectueuse de la vie privée, de la protection des données personnelles et des contrats pédagogiques que nous avons signés, sont le reflet de l’absence de considération de l’IED envers ses étudiants. Nous ne nous laisserons pas faire.

Traitements aux pesticides, sols asséchés, invendus incinérés : faut-il encore acheter un sapin de Noël ?

Muriel André-Petident
, 02/12/2022 | Source : Basta !

Bétonisation des sols : des écologistes défendent un bien commun contre « l'intérêt particulier » d'un maire

Tiphaine Guéret
, 01/12/2022 | Source : Basta !

A retrouver ici le nouveau catalogue des Editions Utopia !

utopia
, 30/11/2022 | Source : mouvement utopia

Veuillez retrouver le nouveau catalogue des éditions Utopia ! 

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Dernière sortie aux éditions Utopia ! Le bien-être, un projet politique !

utopia
, 30/11/2022 | Source : mouvement utopia

📚 Retrouvez notre dernière parution aux éditions Utopia ! 📚
👉 S’inspirant de l’expérience de sa terre natale, la Finlande, le pays le plus heureux du monde selon un classement annuel établi par l’ONU, Atte Oksanen plaide pour une « révolution du bien-être » visant à mettre l’humain et l’environnement au cœur du fonctionnement de notre société.
❔ Comme toutes les révolutions, il s’agit d’un acte collectif et donc politique. Cet essai sort ainsi la question du bien-être de la sphère strictement privée pour en faire un objet de débat public.
👉Dans cet essai, au ton parfois humoristique, l’auteur détaille les sept politiques publiques (ou « droits du bien-être ») à mettre en œuvre pour concrétiser cette révolution et l’exporter dans le monde entier, y compris en France.
Notre société de consommation veut faire croire que l’individu est capable, tout seul, d’accéder au bien-être, en liant cette notion à l’achat de tel ou tel produit ou service. Or, Atte Oksanen nous rappelle que nos modes de vie ne sont pas des choix purement personnels mais bien le fruit de contraintes socio-culturelles et d’obligations économiques dépendant en grande partie de l’action des pouvoirs publics.
👉 Si nous nous mobilisons, nous pouvons agir sur notre bien-être collectif. La « révolution du bien-être », que l’auteur appelle de ses vœux, trace ainsi une voie vers de nouvelles formes de progrès social pour le XXIe siècle, conciliant solidarités et écologie, richesse et sobriété, peuple et pouvoir.
💻P.S: Pour celles et ceux qui ne le savent pas encore ! Il est possible de vous procurer nos livres aux éditions Utopia directement dans notre Librairie Utopia (1 rue Frédéric Sauton, 75005 Paris) ou bien de passer commande sur le site internet de la librairie: https://librairie-utopia.org/…/le-bien-etreun-projet…/

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« Pour en finir avec le harcèlement scolaire, il faut construire une école qui lutte contre les oppressions »

Maÿlis Dudouet
, 30/11/2022 | Source : Basta !

Chèque réussite, carte Imagin'R, Pass+ : les élèves d'Île-de-France inégaux face aux aides financières

Maÿlis Dudouet
, 30/11/2022 | Source : Basta !

La censure comme réponse à la presse ?

Reflets et Mediapart dans le viseur de Maître Ingrain et de Patrick Drahi

Demain mercredi, Reflets sera devant le tribunal de Versailles tandis que Mediapart sera fixé sur son sort. Dans les deux cas, une censure préalable appliquée par des juges à la demande du même avocat.

Quand le patron d'Altice vous invite... - Copie d'écran

Le 5 septembre dernier, nous commencions la publication d'une enquête sur l'empire de Patrick Drahi. Notre investigation part de la publication sur Internet de documents internes du groupe Altice et du Family Office de Patrick Drahi (l'entreprise qui gère ses investissements personnels). Le groupe de ransomware Hive a en effet diffusé ces informations après l'échec des négociations sur la rançon demandée après l'attaque. Très rapidement, Altice nous assignait devant le tribunal de commerce de Nanterre en invoquant une violation du secret des affaires. Dans son ordonnance, le juge écartait les demandes d'Altice, comme la censure a posteriori de nos articles. Il ne constatait aucune violation du secret des affaires. En revanche, il nous interdisait d'écrire à l'avenir sur Altice en nous basant sur ces documents pourtant désormais publics. Une censure préalable indiscriminée. C'est pour cette raison que nous avons fait appel. L'affaire sera jugée demain à 15 heures à la cour d'appel de Versailles. A la même heure exactement, le délibéré sera rendu dans l'affaire qui interdit à Mediapart de publier le moindre extrait d'enregistrements dévoilant les méthodes inssuportables de kompromat utilisées par le maire de Saint-Étienne, Gaël Perdiau. Trois points communs entre les deux affaires : la censure préalable d'enquêtes journalistiques, une instrumentalisation de la justice (éviter les chambres spécialisées en droit de la...

Paris 2024 : les olympiades sécuritaires du gouvernement

alouette
, 29/11/2022 | Source : La Quadrature du Net

À moins de deux ans des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris, et à un an de la Coupe du Monde de masculine de rugby présentée comme une sorte de « répétition générale » d’un grand événement sportif en France, où en sommes-nous des projets sécuritaires des décideurs publics ?

Les Jeux Olympiques de 2024 sont un accélérateur de surveillance, un prétexte pour déployer une vitrine sécuritaire des industriels français, qui contribue à renforcer les prérogatives et le nombre des agents de sécurité. Le sécuritarisme qui entoure les JO ne sera pas circonscrit à ces derniers, « l’Héritage » de sécurité des JO est déjà prévu par le Comité d’Organisation des Jeux Olympiques (COJO). Objectif : faire perdurer les investissement déployés pour les JO et la Technopolice qui vient avec. C’est ce qu’on nomme « l’effet cliquet » c’est-à-dire qu’un événement particulier justifie des mesures exceptionnelles qui, ensuite, ne seront plus remises en cause et sans retour en arrière possible.
Après avoir fait un premier état des lieux de cette frénésie sécuritaire, les nombreuses et récentes annonces concernant les Jeux Olympique imposaient une mise à jour des velléités du gouvernement.

Les Jeux olympiques, le prétexte pour légaliser la vidéosurveillance algorithmique

Les grands événements sportifs sont depuis toujours des accélérateurs de surveillance et les Jeux Olympiques de Paris ne sont pas en reste. Quelle meilleure occasion pour tenter de faire rentrer dans la loi des dispositifs aujourd’hui illégaux ? Après avoir envisagé de légaliser la reconnaissance faciale pour l’occasion, c’est la vidéosurveillance algorithmique (VSA) qui semble avoir été choisie par les organisateurs.

Ainsi, comme l’a annoncé le ministre Darmanin lors d’une audition au Sénat, au début de l’année 2023 une « loi sur les Jeux Olympiques » sortira des cartons. L’objectif sera de légaliser la vidéosurveillance algorithmique, c’est-à-dire la détection par logiciel d’événements et de comportements dits « suspects ». Une occasion pour les entreprises françaises de montrer leur savoir-faire en matière de répression, et pour le gouvernement de déployer une technologie encore illégale, mais dont les offres commerciales sont déjà très présentes. En même temps, une mission d’information de l’Assemblée Nationale auditionne des acteurs (entreprises privée comme Datakalab et organismes publics comme la CNIL, ou la Préfecture de police de Paris) sur « les enjeux de l’utilisation d’images de sécurité dans le domaine public dans une finalité de lutte contre l’insécurité ». On sent bien qu’il y a dans l’air une volonté d’accélérer et de de donner une assise légale à l’installation de ces technologies.

Or la VSA est tout aussi dangereuse que la reconnaissance faciale, toutes deux recourant à de l’analyse biométrique, c’est-à-dire à la détection de corps pour repérer ou identifier une personne, comme nous le développions ici ou comme le reconnaît le Défenseur des Droits. La légalisation de la VSA et donc les JO seront surtout l’occasion de déployer toujours plus de caméras de vidéosurveillance. Ainsi aux 4171 caméras de vidéosurveillance déjà déployées par la ville de Paris, l’Intérieur compte en rajouter pas moins de 1000, ainsi que 500 à Saint Denis et 330 à Marseille (où se dérouleront les épreuves nautiques). En tout, ce sont pas moins de 15 000 caméras supplémentaires qui vont être déployées pour les JO et la Coupe du Monde de Rugby, pour 44 millions d’euros via les « plans Zéro Délinquance ». La vidéosurveillance algorithmique et les Jeux sont une nouvelle occasion pour étendre le parc de surveillance de l’espace public.

Les Jeux sont aussi une étape pour travailler l’acceptation par la population de telles technologies. Ainsi, l’état d’exception créé par les Jeux olympiques permet de faire passer des lois sécuritaires qui resteront par la suite, comme l’explique Jules Boykoff. Depuis le début de la campagne Technopolice, des entreprises et villes de France expérimentent illégalement la VSA. L’opportunité que représentent les JO 2024 permet de passer à l’étape suivant : légaliser ces technologies, d’abord pour un grand événement exceptionnel, ensuite pour les généraliser. C’est tout ce travail d’acceptabilité, de réception sociale par la population de ces technologies qui se joue avec les Jeux Olympiques

Les autres projets du ministère de l’intérieur : de la répression pour les habitant·es d’île-de-France

Un centre de renseignement olympique, prévu par la loi olympique de 2018, a été créé courant 2022, regroupant les services de renseignements. Son objectif : « En collaboration avec la police judiciaire, les agences de renseignement vont aussi maintenir la surveillance de tout individu suspect et de groupes qui pourraient représenter une menace pour la sécurité nationale et le bon déroulement des Jeux. » est-il écrit dans le dossier de candidature de la ville.

La menace terroriste est abondamment évoquée pour justifier le déploiement de tout cet arsenal sécuritaire. Darmanin parle des « terroristes islamistes, de l’ultra-droite et de l’ultra-gauche ». Et affirme que les renseignement feront un «  effort » en amont pour « maîtriser » ces personnes au moment des JO. Ce n’est pas sans rappeler la COP21 en 2015, où nombre de militants et militantes écolos s’étaient vus perquisitionnés, arrêtés pour certains et assignés à résidence peu avant le début de l’événement. A cette époque, le gouvernement avait profité de l’État d’Urgence pour mettre en place ces mesures répressives, depuis elles sont rentrées dans le droit commun.

Le ministre de l’Intérieur a par ailleurs annoncé lors de son audition au Sénat qu’il allait bientôt débuter un « plan zéro délinquance  » dont 3500 des 5500 opérations policières prévues se dérouleront en Île-de-France afin de « harceler et nettoyer la délinquance » dixit Darmanin. Comme c’est le cas lors de grands événements, l’État français en profite pour justifier un harcèlement des populations qui ont le malheur de vivre là où vont se dérouler les jeux…

L’enjeu de la sécurité privée pour les Jeux : polices partout

Dans cet article, le journaliste Thomas Jusquiame revient sur la naissance de la sécurité privée au XIXème siècle en France, où la police embauchait des mouchards, sorte d’auxiliaires de police chargés de les renseigner sur les agissements des malfrats parisiens. Et retrace l’institutionnalisation de cette sécurité privée jusqu’à aujourd’hui, où le Livre Blanc de la sécurité intérieure leur offre une consécration à travers le fameux concept de « continuum de la sécurité privée ». « Moralisée, intégrée, contrôlée, protégée, alimentée, organisée, la sécurité privée n’a jamais paru autant en harmonie avec les forces de répression régaliennes. » (ibid)

En ce qui concerne les JO, la peur d’un scénario similaire à celui du Royaume-Uni en 2012 plane. L’entreprise de sécurité privée mandatée par l’État les avait lâchés trois semaines avant le début des Jeux par manque d’agents et le gouvernement britannique avait dû recourir à l’armée. En France, à deux ans des JO et un an de la Coupe du monde de Rugby, les 25 000 à 30 000 agents de sécurité privée demandés par le COJO manquent toujours à l’appel.

La sécurité privée constitue donc un des grands enjeux de l’organisation de ces Jeux Olympiques. Se pose tout d’abord le problème du recrutement : le CNAPS (Conseil national des activités privées de sécurité) tente de rendre ce métier attractif, à travers des formations payées par l’État, des appels personnalisés de tous les chômeurs et chômeuses d’île-de-France pour les convaincre d’entreprendre une formation, un ciblage des étudiants et étudiantes (ils semblent être en demande de personnel « féminin » pour réaliser les fouilles). La peur d’un manque d’agents se fait sentir.

Parce qu’aux difficultés de recrutement s’ajoute celle de la « menace intérieure », c’est-à-dire de personnes qui souhaiteraient intégrer les forces de sécurité pour nuire. A ce titre le SNEAS (Service national des enquêtes administratives de sécurité) prévoit de réaliser pas moins d’un million d’enquêtes administrative en vue des JO, dont la grande majorité concerneront le recrutement d’agents de sécurité privé. Car le COJO a d’ores et déjà annoncé en septembre 2022 avoir refusé entre 100 et 200 personnes fichées S. Une bonne manière de se rendre compte du fichage massif de la population. Darmanin propose même que dans ce projet de loi olympique soit inscrit le fait que les agents de sécurité privée puissent être dotés de caméras piétons.

Les Jeux olympiques confirment la tendance à l’intégration de la sécurité privée en tant que force de police institutionnalisée et bras armé de l’État. L’augmentation de ses effectifs et de ses prérogatives en vue des jeux olympiques s’incarne dans la tendance du tout-sécuritaire de l’espace public.

Des expérimentations aux appels d’offre : le perfectionnement de la souveraineté technopolicière française

Afin d’être sûrs que les technologies employées pour les jeux olympiques de 2024 fonctionnent, les industriels réalisent des expérimentations lors de divers événements sportifs dont la Coupe du Monde de Rugby de 2023, qui sera une sorte de répétition générale. Certaines ont déjà eu lieu mais nombre d’entre elles devraient encore être testées avant la fin de l’année 2022. Elles ont été mises en œuvre par les entreprises ayant répondu aux Appels à Manifestation d’Intérêt (AMI) uivants : « Dans le cadre d’un programme d’expérimentation de technologies par les services de sécurité du ministère de l’Intérieur. Les solutions recherchées portent sur des moyens de commandement, la vidéo dite « intelligente », l’OSINT, la surveillance aéroportée ou encore la cybersécurité », le tout avec un budget de 21,5 millions d’euros, uniquement pour les tests. Au moins 80% de ces « solutions » seront françaises affirme fièrement le préfet Olivier de Mazières, délégué ministériel aux partenariats, aux stratégies et aux industries de sécurité (DPSIS) Déjà plus de 144 expérimentations ont été menées sur une cible finale de 180 expérimentations, et qu’elles ont mobilisé 131 sociétés identifiées comme françaises.
On pense à la reconnaissance faciale testée à Rolland Garros par Thalès, ou encore à la start-up Two-I qui avait voulu identifier les visages des personnes interdites de stade souhaitant rentrer au stade de Metz en 2020 et qui avait reçu un avertissement de la CNIL pour ce projet. Tout comme la coupe du monde au Qatar, le sport et ses supporters semblent être un terrain d’expérimentation privilégié de la technopolice. Coupe du monde où l’on retrouve des grands groupes français comme Thalès chargés de déployer des algorithmes de reconnaissance automatique de comportements anormaux…

Pour Paris 2024, des financements de la recherche, accordés aux expérimentations en amont puis aux tests grandeur nature lors des Jeux, permettent aux industriels de la technopolice de se perfectionner et de devenir plus compétitif au niveau international. Comme le montre Myrtille Picaud, les JO constituent une sorte de catalyseur pour structurer et renforcer la filière des industriels de la sécurité française. L’occasion est trop belle pour ces entreprises, que ce soit des multinationales comme Thalès ou des start-up comme Two-I ou XXII : le marché de la sécurité français leur est offert sur un plateau d’argent. Le champ est libre, du maintien de l’ordre et de la répression policière en France à la vente de ces armes technologiques à l’étranger.

Cette tendance au tout sécuritaire s’inscrit dans une augmentation sans vergogne de tous les budgets ayant trait à la sécurité, et aux technologies de surveillance. Tout comme le ministère de l’Intérieur voit son budget augmenter de pas moins de 15 milliards d’euros, l’inclinaison est similaire pour le budget sécurité des jeux olympiques. D’abord prévu à 182 millions d’euros, celui-ci est passé à 295 millions d’euros et risque de s’accroître encore. Pas de fin de l’abondance pour la surveillance et la répression !

Les JO 2024 apparaissent comme un accélérateur de surveillance et de tendances sécuritaires déjà présentes. Ils représentent une « occasion », un prétexte, comme bien d’autres méga-événements auparavant, afin de justifier le déploiement de mesures présentées comme exceptionnelles. Mais ces choix s’inscrivent en réalité dans une logique de long terme, destructrices de droits mais aussi de mode de vie, d’habitat, d’environnement, comme le démontre depuis plusieurs années maintenant le collectif Saccage 2024.
Ces derniers appellent à un rendez-vous le dimanche 11 décembre, devant le siège du COJO, la veille du conseil d’administration, pour « faire la fête » au Comité d’Organisation des JO et leur montrer notre désaccord autour d’un goûter. Plus d’info ici. Luttons contre les JO et le monde sécuritaire qu’ils amènent avec eux !

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Adèle Cailleteau
, 29/11/2022 | Source : Basta !